Pascal Picq : « Malthus revient frapper à la porte »

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Pascal Picq, du Collège de France, est avec Yves Coppens l’un des paléoanthropologues français les plus influents et les plus connus.

Pascal Picq, du Collège de France, est avec Yves Coppens l’un des paléoanthropologues français les plus influents et les plus connus. Pour « Les Echos « , il revient sur l’analyse passionnée au coeur de son dernier livre, « De Darwin à Lévi-Strauss  » : l’espèce humaine, fruit de deux millions d’années d’évolution, pourrait ne pas survivre à la perte de diversité biologique et culturelle entraînée par le mode de vie occidental. Selon lui, notre modèle de développement est désormais caduc, il est urgent d’en changer.

Une des caractéristiques essentielles du genre humain, écrivez-vous dans « De Darwin à Lévi-Strauss », c’est qu’il s’est disséminé sur les cinq continents et a été capable de s’implanter dans tous les écosystèmes. Un fait unique dans la longue histoire du vivant, dites-vous ?
En effet. L’homme est la seule espèce animale que l’on trouve sous toutes les latitudes, longitudes et altitudes, si l’on excepte les chiens, les chats et probablement aussi les rats qui l’ont suivi dans ses pérégrinations à la surface du globe. Cette grande plasticité écologique est une caractéristique adaptative du genre Homo. Grâce aux progrès fascinants de la paléoanthropologie au cours des dernières années, et tout particulièrement aux apports déterminants de la génétique des populations et de la linguistique historique et comparée, nous avons pu clarifier cet étonnant et brutal processus de diaspora.

Mais cette conquête de la Terre ne s’est pas faite sans dégâts pour les autres espèces…
C’est le moins qu’on puisse dire ! Les premières victimes collatérales du succès évolutif d’Homo sapiens ont d’abord été toutes les autres espèces humaines (Neandertal, homme de Denisova, homme de Solo, petit homme de Florès), qui se sont toutes éteintes. D’autres victimes ont été les grandes faunes du Nouveau Monde (Australie, Océanie, Amériques) qui n’avaient pas, comme celles de l’Ancien, appris à coévoluer avec l’homme. Leur disparition a été extrêmement brutale, au point qu’on la soupçonne d’avoir entraîné une mini-glaciation : tous ces gros animaux, par leurs flatulences, produisaient en effet du gaz à effet de serre !

Un processus de destruction qui s’est effroyablement accéléré… Depuis la préhistoire, écrivez-vous, nous sommes passés de l’ère de la « sauvagerie  » à celle de la « barbarie « . Que signifie pour vous ce glissement sémantique ?
La sauvagerie est un acte de destruction sur lequel nous ne pouvons pas porter de jugement de valeur : l’homme préhistorique d’Amérique tuait pour sa propre survie et, bien sûr, il n’avait pas conscience des conséquences à grande échelle de ses actes. Mais, aujourd’hui, c’est en toute conscience que nous détruisons les autres formes de vie, à un rythme effarant. Selon les estimations, le rythme d’extinction des espèces est de 1.000 à 100.000 fois plus élevé qu’il ne l’a jamais été depuis l’apparition du vivant.

Cette destruction de la biodiversité causée par la globalisation du mode de vie occidental, Darwin a été le tout premier à en prendre conscience, et ce, dès les prémices de la révolution industrielle. C’est un aspect du personnage qui est passé relativement inaperçu jusqu’ici. Darwin est peut-être le scientifique le plus cité au monde, mais ce n’est certainement pas le mieux lu !

Au-delà de toute considération morale, pourquoi cette perte de biodiversité est-elle, selon vous, si préoccupante pour le devenir de l’espèce humaine ?
Il faut bien comprendre qu’une espèce ne vit pas dans sa petite niche écologique. Ce concept nous vient de la théologie naturelle, doctrine qui voulait que chacun soit à sa place dans le meilleur des mondes possibles. En réalité, il n’existe aucune espèce dont les populations évoluent seules, elles le font toujours en relation avec des organismes de toutes tailles. C’est ce qu’on appelle la coévolution. Toutes les études montrent que plus il y a de diversité dans un écosystème donné, plus il y a d’échanges entre les espèces qui le composent (échanges de tous types qui peuvent aller du parasitisme le plus délétère ou la prédation la plus brutale à la coopération et à l’entraide) et plus chacune de ces espèces, prise isolément, en tire profit.

Cette biodiversité qui nous est si indispensable n’est pas toujours visible. Darwin – encore lui ! – a consacré son dernier livre, en 1881, aux vers de terre. Il a montré le rôle éminent joué depuis la dernière glaciation par ces petits animaux (mais représentant une biomasse énorme) qui n’ont eu de cesse de remuer la terre, de transporter des matières organiques et, in fine, de produire de l’humus. Sans l’incessant labeur des vers de terre, les agricultures, et donc les civilisations qui en sont les filles, n’auraient tout simplement pas été ! Et pourtant, nos lourds tracteurs d’aujourd’hui les écrasent allégrement… Et les vers de terre ne sont pas tout seuls. 80 % de la biodiversité – dont les indispensables microorganismes – se trouvent dans les 30 premiers centimètres de terre.

Vous évoquez les formes d’agriculture modernes. Pourquoi, dans votre livre, dites-vous à leur sujet qu’elles constituent le « cauchemar de Darwin » ?
Parce qu’elles nous conduisent tout droit à la catastrophe. On continue de détruire chaque année des milliers d’hectares de forêt ou de mangrove pour en faire des terres arables. Mais cet accroissement est plus qu’annulé par toutes les terres agricoles qui sont chaque année rendues infertiles par la salinisation des sols, l’excès d’intrants, l’expansion urbaine, etc. Je n’ai pas d’opposition de principe aux OGM. Mais enfin, n’oublions pas que ces OGM – dont les rendements ne sont d’ailleurs pas supérieurs à ceux des autres parcelles – ont été mis sur le marché pour permettre aux multinationales de la chimie de continuer à vendre leurs pesticides ultrapuissants. C’est ce modèle économique-là qui est le cauchemar de Darwin. Pendant dix mille ans, les agriculteurs, de façon empirique, ont sélectionné une grande variété de plantes et d’animaux pour se nourrir. Ils savaient que cette variété est la condition sine qua non d’une agriculture durable, car elle réduit les risques liés à la survenue d’un agent destructeur donné (météo, parasites…). Mais que faisons-nous aujourd’hui avec les OGM ? Exactement l’inverse. Pour une poignée de variétés produites par des entreprises, nous éradiquons tout l’environnement. Nous mettons tous nos oeufs dans le même panier. C’est d’un antidarwinisme absolu. Toute pratique qui élimine la diversité est potentiellement délétère : c’est la règle d’or de la survie. La diversité est l’assurance-vie des espèces.

Mais alors, que faire ?
Préserver les savoirs agricoles empiriques de toutes les cultures. Et puis rééquilibrer nos régimes alimentaires. Les chiffres sont éloquents. Il faut mobiliser une surface agricole 50 fois plus grande pour produire 1 kilo de viande de boeuf que pour produire 1 kilo de légumes. Notre régime fortement carné n’est plus tenable. L’obésité est un fléau pire que le cancer. Elle coûte plus aux Etats-Unis que toute sa politique de santé à la France et frappe tous les pays émergents comme la Chine. Le temps n’est pas si lointain où mes parents ne mangeaient de la viande que quelquefois par semaine – et ne s’en portaient que mieux.

Ce régime alimentaire si gras est un trait de la mondialisation. Sans vouloir stigmatiser personne, rappelons-nous que les boeufs de nos hamburgers, majoritairement importés d’Amérique latine, ont été nourris avec du soja transgénique dans des champs pris sur la forêt tropicale, ce qui a participé à l’éradication des singes et surtout des derniers peuples amérindiens. Chaque fois que nous croquons un hamburger, nous croquons un peu de la diversité biologique mais aussi culturelle du monde.

« Diversité biologique mais aussi culturelle « , dites-vous. Cela nous conduit de Darwin à Lévi-Strauss puisque l’une des exterminations que vous dénoncez le plus violemment dans votre livre est celle des langues et des cultures. Y a-t-il, là aussi, péril en la demeure ?
Il y a péril pour l’homme. On dénombre entre 4.000 et 7.000 langues (selon la frontière que l’on trace entre « langue » et « dialecte ») encore parlées à la surface du globe. Mais il faut savoir que 97 % de la population mondiale s’exprime dans seulement 4 % de ces milliers de langues et que 96 % d’entre elles ne sont parlées que par 3 % de l’humanité. C’est dire que l’écrasante majorité de ces langues ne sont plus parlées que par une poignée de locuteurs vieillissants et s’éteindront bientôt avec eux. A cet égard, j’aime à rappeler ce si beau mot du poète et ethnologue malien Amadou Hampâté Bâ : « Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » On ne retrouvera jamais tous ces savoirs perdus et utiles pour notre avenir à tous; c’est le « cauchemar de Lévi-Strauss « .

Au-delà de toutes ces tendances lourdes qui vous inquiètent, ce que vous pointez n’est-il pas la fin d’un modèle de civilisation hérité des Trente Glorieuses, celui qui ramenait tout à la croissance économique et au PIB ?
Absolument. Encore une fois, notre alimentation en est un bon exemple. On le voit bien aujourd’hui en Bretagne : tout le monde a à perdre avec le modèle superproductiviste imposé par la grande distribution : les agriculteurs qui sont acculés à la faillite et parfois au suicide par la pression du marché, les consommateurs qui voient arriver dans leur assiette des aliments toujours plus médiocres (les végétaux ont perdu 50 % de leur saveur et de leur qualité nutritive depuis 50 ans) et les finances publiques, qui doivent faire face aux coûts engendrés par l’obésité…

Le credo qui a fait le succès de l’Occident depuis le néolithique jusqu’aux Trente Glorieuses, « Croissez, multipliez et produisez », a atteint sa limite. Malthus revient frapper à la porte.
Source : http://www.lesechos.fr/27/11/2013/LesEchos/21572-046-ECH_pascal-picq—–malthus-revient-frapper-a-la-porte–.htm#8L72sevbqJBBIgcH.99

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