Le grand singe migrateur

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Des millions de migrants frappentaux portes de l’Europe, dans l’espoir d’échapper aux horreurs des conflits et de refonder une vie digne. Beaucoup viennent

Des millions de migrants frappentaux portes de l’Europe, dans l’espoir d’échapper aux horreurs des conflits et de refonder une vie digne. Beaucoup viennent de Syrie, fuyant la guerre, rejoints par ceux venant d’autres pays en conflit. S’y ajoute le flux erratique et grandissant des migrants économiques. On oublie aussi le facteur climatique, après plusieurs années de sécheresse en Syrie et ailleurs, le tout sur fond d’expansion de l’islamisme radical. Il y a peu de chance que le tableau change car, même si on arrive à résoudre le conflit du Proche-Orient et que les Syriens – c’est leur profond désir – retournent chez eux, les conditions économiques et climatiques vont perdurer, voire s’aggraver. Et il en va de même ailleurs dans le monde, un sujet au cœur de la campagne des primaires aux États-Unis. Bref, nous sommes au début de mouvements de populations considérables, comme jamais dans l’histoire humaine.

Ces migrations semblent dictées par des conditions terribles : misères, oppressions, exploitations. Mais qu’en est-il au cours de la longue préhistoire du genre humain ? L’homme ne migre-t-il que forcé ? Il appartient, on le sait, au groupe restreint des grands singes hominoïdes avec les chimpanzés, les gorilles et leurs ancêtres, comme les australopithèques. Les hominoïdes sont territoriaux et très dépendants du monde des arbres. Le seul groupe à s’en affranchir fut le genre Homo, il y a deux millions d’années, avec Homo erectus. De là, on le retrouve à Dmanisi (Géorgie), aux portes de l’Europe et de l’Asie. Puis, au fil des millénaires, ses populations s’installent dans des écosystèmes de plus en plus diversifiés vers des latitudes et des altitudes toujours plus hautes. Alors, s’agit-il de migrations imposées par les changements climatiques associés aux glaciations ? Ou est-ce leur propre volonté ?

La première sortie d’Afrique se fait avec la communauté écologique des savanes en compagnie de lions, d’antilopes, de mammouths, de singes gelada et d’autres. Mais vers l’est, elle se trouve barrée par celle des forêts avec des daims, des cervidés, d’autres singes et leur seigneur, le tigre. La seule espèce capable de franchir cette barrière écologique est l’homme. Ses migrations sont donc à la fois opportunistes et volontaires, emportées par une grande taille et une bipédie aussi efficace qu’endurante (1).

Cette première diaspora aboutit à trois lignées humaines : Homo sapiens (nous) en Afrique, Neandertal en Europe et en Asie occidentale, Denisova en Asie centrale. L’accentuation du rythme et de l’intensité des cycles glaciaires provoque des migrations latitudinales. Les populations de ces différentes espèces se rencontrent, surtout au Moyen-Orient, et échangent des outils et des gènes. Entre 500 000 et 100 000 ans, aucune espèce ne prend avantage sur l’autre, certainement en raison de stratégies économiques assez similaires. Donc, même si la densité de ces populations reste faible, ce n’est pas tant l’étendue de leurs territoires qui importe que leurs capacités à capter les ressources. Les hommes ne peuvent plus se balader aussi facilement, à cause des autres hommes.

Des nouvelles stratégies apparaissent au sein de notre espèce avec l’exploitation des ressources côtières et maritimes en Afrique du Sud, il y a plus de 100 000 ans. Elles inventent la navigation par cabotage et, à partir de là, cela ira très vite. On retrouve des sites côtiers sur le pourtour de l’Afrique et de la péninsule Arabique. Nos proches ancêtres Homo sapiens s’engagent dans une expansion qui les amène en Australie avant de s’implanter en Europe. Pourquoi ? La route du nord est bloquée par les néandertaliens, et il faudra 50 000 ans pour que Sapiens occupe toute l’Eurasie.

Quant aux « Nouveaux Mondes » situés au-delà de la ligne d’horizon, comme l’Australie, on peut parler de volonté de migrer, d’autant que c’est vers l’inconnu absolu ; et il y a eu plusieurs vagues. Depuis, notre espèce est la seule à s’être implantée partout sur Terre. Quel succès ! Mais non sans des conséquences écologiques et l’élimination d’autres espèces, dont d’autres hommes (2).

Cette préhistoire migratoire importe-t-elle pour notre présent ? De doctes savants nous disent que les hommes ont toujours migré et que cela continue, comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. C’est faux et irresponsable. Hier comme aujourd’hui, que nous soyons une poignée de millions ou plusieurs milliards, toute migration contient ses espoirs, rêves, misères et drames, avec des changements culturels, économiques et écologiques. La génétique des populations et la linguistique comparée dessinent l’ampleur des migrations humaines depuis la préhistoire, surtout en Europe et particulièrement en France (faites un test génétique, surprise garantie !). Certes, les civilisations qui ont cru pouvoir s’opposer aux migrations ont toujours fini par s’écrouler. Mais affirmer que cela sera sans conséquences culturelles, économiques, politiques, est tout bonnement inconscient. De nos jours, les causes de ces migrations sont humaines, comme devront l’être les réponses.

Samedi prochain, la chronique de Chantal Thomas

(1) « La Marche. Sauver le nomade qui est en nous » (éd. Autrement, 2015).

(2) « De Darwin à Lévi-Strauss. L’homme et la diversité en danger » (éd. Odile Jacob, 2011).

PASCAL PICQ

Paléoanthropologue au collège de france

Source : http://www.sudouest.fr/2016/03/19/le-grand-singe-migrateur-2306124-726.php

@dm1nLe grand singe migrateur